CELLE QUI RACONTE L’INDICIBLE…

Je me suis endormie paisiblement ce vendredi 13 novembre. Avec les enfants malades, l’homme absent, la fatigue, la plaquette de chocolat à finir, le chat à caresser, je n’ai pas trouvé une minute pour allumer la télé ou me connecter.
Je me suis réveillée samedi 14, à 6h13, vaseuse. Le sommeil avait apporté son lot de cauchemars. Le dernier de la nuit se passait dans une école où j’étudiais avec une copine de l’ile. Des terroristes avaient pénétré dans les bâtiments et nous pourchassaient en nous tirant dessus. Mon réveil brutal m’a sauvée de justesse des balles de ces barbares. Putain de cauchemar. Heureusement, c’était pour de faux, juste dans ma tête. J’ai allumé la télé dans l’espoir de tomber sur une rediffusion débile pour me changer les idées. Mauvaise pioche.

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A cet instant précis, j’ai ressenti exactement la même sensation, la même horrible sensation, d’incrédulité, d’incompréhension et d’effroi que le 11 septembre 2001, que le 7 janvier 2015. J’ai avalé sans faim les informations déversées par les journaux, les réseaux, le net. J’ai avalé sans prendre le temps de digérer, dans une boulimie insatiable, jusqu’à en avoir la nausée, réécoutant les mêmes informations en boucle, comme pour être sure que c’était pour de vrai, pour de terriblement vrai.

6h45. L’homme avait atterri de son périple tropical. Je l’ai appelé. Il était à l’aéroport, allait bien et comme moi venait d’apprendre.

7h15. Les enfants, leurs nez bouchés, leurs gorges gonflées et leurs ventres gastro-entérrités se sont réveillés, levés et pointés devant la télé.
Je suis une mère sans filtre. Je sais que ce n’est pas idéal, mais c’est comme ça. Quand j’ai peur, je le dis. Quand je suis en colère, je le crie. Même si ce n’est pas le bon moment, même si ce n’est pas aux bonnes personnes et même si ce n’est pas de la bonne manière. Je ne suis pas le genre de mère (et je le regrette) à réfléchir trois heures à la manière dont elle va expliquer quelque chose à ses enfants. Je suis une mère qui laisse couler ses mots.
J’ai parlé aux enfants, maladroitement, guidée par l’effroi. Ils ont l’habitude. Ils ont appris à vivre avec mes névroses. Ils gèrent… plus ou moins bien. A défaut de ne pouvoir retenir mes mots, je leur épargne les images. J’arrive malgré tout à expliquer l’inexplicable, à répondre aux questions, sans rien trahir de la réalité, sans édulcorer l’indulcorable, en tentant tant bien que mal de ne pas les noyer dans l’horreur.

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La presque 6 ans n’a pas bien tout compris. Elle a saisi quelques bribes… ça reste assez flou, abstrait, et c’est très bien comme ça, tant que le flou ne bascule pas du côté obscur.
Le 10 ans est plus curieux. Depuis Charlie, il cherche à comprendre. Il pose des questions sur tout. Pourquoi? Comment? Qui a décidé? Chacune de nos réponses amène d’autres questions. C’est sans fin. Il veut tout comprendre, tout savoir, dans les moindres détails, même les plus sordides. Là où je devrais dire « tu es trop jeune pour… » , je réponds. Hier, les kamikazes, le Bataclan, la rue de Charonne où j’ai vécu de longues années et la Syrie, ont été ce qui l’a le plus marqué.
Il s’est souvenu de ce show qu’il a vu au Palace, à Paris, il y a environ 2 ou 3 semaines. Il s’est dit que ça aurait pu arriver quand il y était. Je lui ai répondu qu’il avait eu de la chance. Difficile de convaincre, de rassurer, quand moi-même, une semaine avant le Palace, devant Timsit à la Gaité Montparnasse, j’avais soufflé à l’homme « tu te rends compte? Il est super facile pour un terroriste d’entrer là, de tuer un maximum de personnes en un minimum de temps. On serait tous coincés ici, sans pouvoir fuir… » . L’homme, agacé, m’avait répondu qu’il fallait que j’arrête de toujours penser au pire, de toujours dramatiser. J’avais réussi à profiter de la soirée, en mettant de côté cette pensée macabre. Ce soir là, on ne le savait pas, mais on a eu beaucoup de chance aussi.

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A 11h00 hier, l’entrainement sportif du 10 ans a été annulé. Il a entendu parler de l’état d’urgence entré en vigueur dans toute la France. L’inquiétude est montée d’un cran. Son environnement direct était touché. Si on l’empêchait d’aller courir, c’est qu’il était en danger. Alors on a rassuré, comme on a pu. On lui a proposé d’appeler un copain pour qu’il puisse matcher amicalement dans l’après-midi… pour qu’il vive, comme d’habitude, ou presque. (Dire que j’ai pris sur moi pour le laisser seul deux heures est un euphémisme). Passer la déception d’apprendre qu’il irait malgré tout à l’école lundi (il reste un enfant de 10 ans, très pragmatique), cette histoire d’état d’urgence est revenue sur le tapis. Il a appris qu’en réalité, seules la métropole et la Corse étaient concernées. Pas les DOM, les TOM et autre COM. Pas l’ile que nous avons quitté il y a deux mois! Ses mots ont alors été sans appel: « Pourquoi tu as voulu revenir vivre ici? Tu veux qu’on meure? On était mieux sur l’ile! Plus en sécurité! C’est nul d’être venu vivre ici! On va se faire tuer! » …

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Note pour plus tard: Penser à trouver les mots pour expliquer à son enfant tout et son contraire qu’il ne faut pas avoir peur et en même temps qu’il ne faut pas penser que ça n’arrive qu’aux autres…

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Je finis par une pensée sincère et profonde pour toutes ces familles endeuillées, blessées, traumatisées, touchées en plein coeur, effondrées, qui elles, bien plus que d’avoir à le raconter, ont vécu et vivent l’indicible!

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A propos La Carne

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32 commentaires pour CELLE QUI RACONTE L’INDICIBLE…

  1. Pooky dit :

    je vois que nou savons vu le mm spectacle à la Gaité. Et je te souhhaite comme je me le souhaite d’aller en voir beaucoup jusqu à oublier l’appréhension inévitable des premières fois

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  2. axelle57 dit :

    Le 11 septembre, dans mon ventre, il y avait celle qui a 14 ans maintenant et qui m’a parlé la 1ère des évènements d’hier parce que son 1er geste du matin est de se connecter à FB et cie… Le choc, la sidération puis l’angoisse, j’ai un frère et sa compagne et leur fille à Paris, ils sont dans le monde du spectacle, sortent souvent en soirée se promener ou prendre un verre ; j’ai un fils étudiant à Paris, qui, même si il est très pris par ses études, peut potentiellement être de sortie ce jour-là, à cet endroit-à… Heureusement, ils vont bie. Et après, l’angoisse pour toutes ces personnes que je connais virtuellement, via des blogs ou FB, pour leurs amis, leurs familles et ainsi de suite… Bref, le soulagement ressenti de savoir que mes très proches n’avaient pas été touché n’a pu lever complètement cette chape de plomb liée à l’empathie…

    J’ai accueilli mon presque 12 ans qui venait de se lever de manière abrupte avec ses attentats et tout de suite les mots rassurants à propos de notre famille. Pas de filtre non plus. Quand j’y pense, je me dis que j’aurais quand même pu le laisser petit déjeuner tranquille…

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    • La Carne dit :

      c’est terrifiant. Le frère de l’homme était au stade de france avec son fils… nous devions aller sur paris le samedi… a ce rythme là, nous serons tous touchés de près ou de loin… c’est terrifiant… je ne trouve rien d’autre à dire… ton fils vit tout ça comment?

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      • axelle57 dit :

        Celui qui est à Paris ? Il a eu peur pour ses camarades de promo et malheureusement, le directeur de l’IUT de son campus fait partie des victimes. Il est un peu secoué mais comme il dit, il faut continuer à vivre.

        Quant au presque 12 ans, il a repris le cours de sa vie et de ses envies… Je me suis excusée de l’avoir cueilli si brusquement au saut du lit.

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        • La Carne dit :

          ça ne cesse de me hanter. Pourtant nous sommes allés à Paris pendant les vacances… voir les illuminations… j’ai pris sur moi… j’ai veillé, surveillé sans cesse… c’est épuisant.

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  3. Egalimère dit :

    Comme toujours tes mots me touchent. Difficile de savoir comment aborder ce drame avec mes enfants, j’ai envie de les protéger de l’horreur mais ils finiront par tomber sur les images parce qu’il n’y a pas de filtre dehors, parce que non, ils ne seront pas toujours dans un cocon bien au chaud, qu’ils doivent connaître la réalité de ce monde qui nous entoure.
    Et en te lisant, je me rends compte que finalement, c’est moi que j’ai envie de protéger de ce flot continu de mauvaises nouvelles ♡♡♡

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    • La Carne dit :

      je ne me suis pas assez posée la question du comment leur dire. J’ai balancé… encore en état d’effroi… je débriffe après… mais bon…
      tu vois, c’est bizarre… parce que pour moi, pour protéger, il faut en parler. On réagi tous différemment face à cette horreur. ❤

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  4. edwige dit :

    Ici on a voulu protéger les enfants, prendre le temps de trouver les mots, mais ils sont partis jouer avec les voisins et ont appris la nouvelle avec eux ..encore maintenant je me dis, que j’ai laissé aux autres le soin de faire « le sale boulot » …
    Merci de mettre des mots sur ces maux, cette douleur, cette nausée, cette colère qui m’empêche de parler ..

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    • La Carne dit :

      je me dis que heureusement que je leur en ai parlé. le lundi suivant, sur le chemin de l’école, on a croisé un copain du 10 ans… ils ont parlé de ça immédiatement… 😦

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  5. Tes mots sont vrais, comme tu le dis « sans filtre » mais tu racontes si bien ce que nous avons tous ressenti je pense.
    Vendredi j’étais au cinéma lorsque tout s’est passé, j’étais avec une copine, en rentrant on n’a pas allumé la radio dans la voiture, on discutait.
    Quand je l’ai déposée, j’ai allumé, j’ai entendu : fusillade, bataclan. Et là, j’ai pensé : ma fille. Elle était en sortie dans Paris ce soir là, comme presque tous les week-ends, le Bataclan est sa salle de concert préférée, et ce soir là, je ne savais pas ce qu’elle avait prévu dans Paris.
    Un texto:pas de réponse. Les larmes coulent. Je l’appelle. Elle tombe des nues, j’entends des rires autour d’elle, elle rit aussi. En fait, ils sont entre potes et n’ont pas de télé, pas d’internet, et ne sont pas au courant.
    Je lui dis de rester où elle se trouve toute la nuit.
    Mon fils m’appelle pour savoir où est sa soeur.
    Puis, le samedi on s’est retrouvé tous les 3 et on se sert bien au chaud depuis tous ensemble.
    Demain, il faudra expliquer l’inexplicable aux élèves.

    Merci, depuis vendredi je n’arrive pas écrire. Ton post me l’a permis.

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    • La Carne dit :

      oh mon dieu!!! je n’imagine même pas dans quel état tu as dû être!!!! Mon beau frère était au stade de france, avec son fils… mais on l’a su après… Putain, c’est terrifiant!

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  6. C’est tellement difficile de trouver les bons mots pour nos enfants quand nous même nous sommes effrayés … bisous

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  7. Wondersissi dit :

    Je ne sais tjs pas ce que je vais dire a Tazz. Pas tout a fait 5 ans bordel…. Et lundi, il y aura une minute de silence a l’école, et je ne veux pas qu’il l’apprenne par d’autres. Je ne sais même pas quoi lui dire.

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    • La Carne dit :

      tu as fait comment?? 😦

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      • Wondersissi dit :

        Ben pas facile… Mais comme tous les parcs étaient fermés et celui de son école aussi, on a du s’y coller. Je lui ai expliqué que le lendemain a l’école il y aurait un moment de silence car des gens sont morts la veille. Que des méchants fous voulaient que tout le monde pense comme eux et que pour convaincre tout le monde, ils ont tué des gens…. Que la police et l’armée faisait tout ce qu’il fallait pour nous proroger et combattre les méchants. Qu’on gagnerait et qu’on ne se laisserait jamais faire face a de fous… C’était hard, je ne sais pas si j’ai fait comme il fallait, mais bon… J’ai fini par lui avouer que moi non plus je ne comprenais pas vraiment pourquoi ces gens étaient morts… Pour rien sûrement. Le truc hard ça a été de lui expliquer que oui, les parents n’avaient pas le droit de rentrer dans l’école mais que non, ça ne voulait pas dire pour autant que les méchants allaient venir pour les tuer… Je lui ai dit que c’était comme la ceinture de sécurité dans les voitures, c’est juste au cas ou….

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        • La Carne dit :

          l’image de la ceinture de sécurité est pas mal je trouve. Ces gens sont morts de la barbarie… de la folie… j’espère que leurs morts ne seront pas, en prime, dans une forme d’indifférence générale qui pourrait vite revenir, inutiles…

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  8. Ah le sans filtre… Je l’ai eu en janvier, j’ai eu beau prendre tous les gants du monde pour expliquer j’ai fait pleurer mon 5 ans… Alors hier j’ai tout éteint pour la journée. Ce fut paisible. Mais je crois Petit Monsieur n’est pas dupe. Il dessine des tours eiffels depuis hier soir, des bribes de la radio et les infos à la télé, bien que dans l’autre pièce, doivent filtrer…

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  9. Bernieshoot dit :

    poser les mots justes et rester debour

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  10. fedora dit :

    Nous on explique aussi… on réfléchit comment on va le dire… on est plutôt doué avec les concepts de grands… on a toujours parlé de tout : la mort, l’adoption, les bébés, les parents biologiques… Ce soir, au souper, on a parlé de terrorisme… c’est compliqué d’expliquer à une petite fille de 7 ans qu’il y a des gens qui tuent parce qu’ils pensent que ceux qui ne pensent pas/vivent pas comme eux méritent de mourir… même pour un adulte c’est compliqué à comprendre… moi j’ai du mal… j’ai du mal avec la haine et l’obscurantisme en général…

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    • La Carne dit :

      on parle de tout ici aussi. Assez facilement en général… j’avoue ne pas souvent réfléchir… je parle en essayant d’être au plus juste… mais là, j’avoue aussi, c’est la peur qui a parlé sur le coup… 😦

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  11. Marie Kléber dit :

    En parler aux enfants, oui, il le faut. C’est important je crois. Comment le dire, c’est autre chose?
    L’escargot a à peine 3 ans, alors des mots simples ont suffit. Même si pour lui ça n’a pas de sens tout ça. Et heureusement.
    Si le débat est ouvert, nos enfants savent que nous pouvons en parler, qu’ils peuvent poser des questions, à tout âge.

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    • La Carne dit :

      c’est exactement ça… même si j’ai été plus que maladroite, les enfants savent qu’ils peuvent en parler… comme de tout en fait… pas de tabou… les seuls existant sont ceux qu’ils s’imposent, à tort… 😦

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  12. les Caphys dit :

    quand le cauchemar devient réalité

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